Tchaikovski-Stravinski Musicatreize


                                           Festival d’Aix-en-Provence

                                        TCHAIKOVSKI et  STRAVINSKI

                 LE CENTENAIRE DU GENOCIDE ARMENIEN EN MUSIQUE

 

Dernier des dix opéras  composés par Tchaïkovski, « IOLANTA », créé en 1892 avec son ballet « Casse-Noisette », ne remporta qu’un succès mitigé. Longtemps oublié, il revient au-devant de la scène pour une (re)découverte on ne peut plus opportune. Très belle partition dans laquelle coule le sang du merveilleux « Engène Onéguine », cette œuvre en un acte s’inscrit parmi les pages les plus accomplies du compositeur. Aveugle à sa naissance, Iolanta ignore son mal, dont le secret est entretenu par son père le roi René refusant de lui révéler la vérité. Seuls l’amour de Vaudémont et la présence d’un médecin maure l’aideront à recouvrer la vue et les merveilles de la lumière. Sur un plateau quasiment nu, trois encadrements de porte occupent l’espace scénique symbolisant la chambre de Iolanta , le château et la forêt alentour. La mise en scène de Peter Sellars tout empreinte d’un hiératisme antique y fait évoluer les personnages soutenus par les beaux éclairages de James F.Ingalis. Une magnifique distribution d’où émergent Ekaterina Scherbachenko, idéale Iolanta à la voix souveraine,  Dmitry Ulianov, roi René à la basse profonde et pathétique, Arnold Ruthkowski, Vaudémont énamouré  au timbre enjôleur et passionné, fait une place de choix aux chœurs, somptueux. Chanté a cappella, « L’Hymne des Chérubins », écrit par Tchaïkovski, enrichit le spectacle d’une puissance émotionnelle rare. S’en dégagent  un sentiment mystique et une réflexion philosophique confinant à une célébration à laquelle le public participe par son recueillement émerveillé et ému. L’excellent Orchestre de Lyon , le jeune chef Teodor Currentzis parachèvent ce travail de la plus haute qualité.

Moins convaincant, « Peséphone » de Stravinski sur un livret d’André Gide souffre d’une inspiration trop sage. Loin des couleurs et du flamboiement du « Sacre du Printemps » et de « Petrouchka », la partition, qui provoqua un  malentendu entre l’écrivain et le compositeur,  entretient  une monotonie que la mise en scène pourtant soignée de Peter Sellars, la présence de la récitante Dominique Blanc et la voix toute de plénitude de Paul Groves ne sont pas parvenues à secouer.

Parmi plusieurs magnifiques concerts, celui  du London Symphony Orchestra sous la direction enflammée de Simon Rattle a soulevé l’enthousiasme par la splendide interprétation du 1er Concerto pour piano de Brahms sous les doigts enfiévrés de Christian Zimerman et de deux des cinq Poèmes Symphoniques trop rarement programmés de Dvorak. Autant de partitions  à l’écriture puissamment charpentée comme tant de chefs d’œuvre du XIXème siècle.

Pour commémorer le centenaire du génocide arménien, un concert très original a permis de découvrir « Les Saisons », le film si émouvant d’Artavazd  Péléchian, témoignage poignant d’un peuple soumis aux rythmes de la vie, quotidien fruste et résigné  avec un sens accompli du devoir et de la dignité humaine. Encadrant cette projection, l’Ensemble Musicatreize  a ponctué son avant et son après d’une composition de Michel Petrossian . S’inspirant des « Géorgiques » de Virgile, en heureuse concordance avec le film, les douze chanteurs, sous la conduite aussi précise que passionnée de son chef Roland Hayrabedian, scandent simultanément en latin et en français les vers du célèbre poème à partir d’une écriture très contemporaine aux rythmes et aux accents mêlés. Film et musique se déroulent dans un grand mouvement symphonique favorisant une lecture que ponctuent sacré et profane. Un hommage à une nation dont les secousses barbares n’ont éteint ni la foi ni l’énergie.     

 

 

                                                                  Edouard Exerjean

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