Reynaldo Hahn


Deux écrits importants :
Reynaldo HAHN : Un éclectique en musique
JEHAN-RICTUS : Journal Quotidien 21 Septembre 1898 – 26 Avril 1899
Il est toujours difficile de saisir la trajectoire posthume d’un compositeur. Evoquer Reynaldo Hahn restait une interrogation à laquelle le remarquable ouvrage « Reynaldo Hahn un Eclectique en musique » sous l’éminente direction de Philippe Blay répond sans réserve. Passé du purgatoire à une redécouverte indispensable, Reynaldo Hahn n’a pas fini de surprendre. Cet ouvrage, très riche d’informations, rassemble les communications d’une douzaine d’auteurs réunis en colloque à Venise sous la dynamique impulsion des Editions Actes Sud en collaboration avec Palazzetto Bru Zane. Sous le vocable de Centre de Musique Romantique Française, ce dernier a entrepris une indispensable vulgarisation de compositeurs français du XIXème plus ou moins projetés sur le devant de la scène. On ne peut que se réjouir de la parution de ce volume consacré au musicien toujours considéré comme celui de la Belle Epoque. C’était sans compter sur une œuvre multiple, abordant les genres les plus divers : la mélodie, la musique de chambre, le piano, l’opéra tout en s’illustrant brillamment dans l’opérette, l’oratorio et le ballet. Ami intime de Marcel Proust, arpentant les salons les plus recherchés de son temps dont celui de Marguerite de Saint-Marceaux et dans lesquels sa culture faisait merveille, auteur entre autres de « La Grande Sarah, souvenirs » et « Journal d’un musicien », pianiste, familier de son confrère et ami Edouard Risler, lui-même créateur de plusieurs partitions d’Emmanuel Chabrier, Reynaldo Hahn est bien plus que ce musicien de salon qu’une légende a fabriqué. Son effective mondanité a su cependant le préserver d’une facilité, et d’une morgue, si caractéristique d’un Robert de Montesquiou. La finesse du phrasé, la richesse de son instinct mélodique qu’illustrent tant de ses mélodies en font à la fois un compositeur de son temps et aujourd’hui hors d’une époque ramenée à sa seule apparence comme souvent la nôtre qui a perdu le sens de l’élégance. Sans pouvoir citer tous les intervenants au nombre desquels Myriam Chimènes et Lionel Pons, remercions Philippe Blay (dont on attend avec impatience la biographie de l’auteur de « Ciboulette ») d’avoir contribué par cette somme musicologique à favoriser une meilleure approche de Reynaldo Hahn et permettre au lecteur curieux de découvrir davantage un compositeur dont l’œuvre attend une reconnaissance qui s’impose.
Si vous voulez arpenter des œuvres inattendues, méconnues, des personnages que la vie culturelle, politique et sociale a occultés, des journaux intimes, des réflexions fusant de l’ombre à la lumière subite, parcourez en vous y attardant le catalogue des Editions Claire Paulhan. Plus qu’une mine, c’est un trésor. Les plus grands auteurs y côtoient les diaristes les plus insoupçonnés, et la curiosité que l’on croit comblée reste toujours insatisfaite car dans l’attente impatiente de la suite. Pour preuve, le dernier volume paru : Journal Quotidien de Jehan-Rictus 21 Septembre 1898 au 26 Avril 1899. Ces quelques mois, réunis en un peu plus de 400 pages, offrent au lecteur le témoignage et le commentaire sur l’intime et le quotidien d’un homme poète et misérable au sens le plus respectable et le plus affligeant du terme. Son nom, évoquant une grimace, cache son vrai patronyme : Gabriel Randon. Né à Montmartre en 1867 et mort à Paris en 1933, abandonné par son père, malmené par sa mère, Jehan-Rictus se retrouve bien vite seul dans ce Paris de Zola de la fin du XIXème. La misère, la faim, l’errance accompagnent sa jeunesse à laquelle la rencontre inespérée du poète José-Maria de Hérédia va donner un sens. Rentré grâce à lui dans l’administration, Jehan-Rictus peut enfin trouver une justification d’existence. La poésie demeurant l’objet de sa prédilection, il s’aventure à publier à compte d’auteur « Les Soliloques du Pauvre » dont le succès imprévu lui permet de vivre mieux. Devenu l’ami d’Albert Samain, autre poète totalement oublié aujourd’hui, Léon Bloy et bien d’autres, Jehan-Rictus n’oubliera jamais sa naissance malheureuse. Il est impossible de décrire en quelques paragraphes cet être hors du commun, trop bousculé par les secousses de l’existence, interdit du bonheur le plus modeste, accablé d’une destinée désespérante et tentant malgré tout une survie bien précaire. Si l’Affaire Dreyfus, la mise en service de la première ligne du métropolitain et d’autres événements enrichissent son Journal, l’essentiel demeure la quête d’un amour impossible, « cette angoisse d’aimer » comme il l’écrit. Ce sensuel devient misogyne malgré lui. Ses pages sur sa mère, sur les femmes aimées et souvent rejetées, ses observations cruelles et redoutables révèlent un manque et une impossibilité d’affection définitifs. De plus tant de confidences sur la misère, sur la pauvreté résonnent de façon regrettablement contemporaine. Ce Journal n’est plus seulement celui du combat perdu, il n’appartient pas seulement à son temps ; il est une incursion dans le nôtre. Si la vitesse de l’information contribue aujourd’hui à éluder un quotidien parfois implacable, le mal de vivre d’un grand nombre reste une dénonciation trop souvent sans réponse. Toutefois une satisfaction : c’est très bien écrit ! Attendons la publication de la suite qui, sans doute, réserve d’étonnantes et néanmoins accablantes surprises !

Edouard EXERJEAN

Reynaldo HAHN : Un éclectique en musique Actes Sud/Palazzetto Bru Zane 55 euros
JEHAN-RICTUS : Journal Quotidien 21 septembre 1898 26 avril 1899 40 euros

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