Alcina au Festival d’Aix


2015-07-09-nor-haratch-alcina

                                                Au Festival d’Aix-en-Provence 

                                Maléfique et magnifique « ALCINA » de Haendel

                                      

La lecture de l’ « Orlando Furioso » de Ludovic Arioste, de 1532, inspira à Georg Friedrich Haendel, deux siècles après, trois de ses opéras les plus prestigieux : « Orlando », « Ariodante » et « Alcina », ce dernier au programme du Festival d’Aix-en-Provence. Représenté à Londres pour la première fois en 1735, « Alcina » tomba vite dans l’oubli. C’est grâce à l’immense talent et la curiosité de Joan Sutherland que l’œuvre fut redécouverte en 1957.

Aujourd’hui souvent à l’affiche, cet opéra enthousiasme par sa richesse musicale et dramatique. L’actuelle production aixoise en confirme l’excellence : « Alcina » a franchi les frontières du baroquisme pour s’imposer définitivement comme une œuvre universelle.

Le livret, toujours filandreux, joue sur les contrariétés amoureuses portées  à leur paroxysme, mêlant désir, désespoir et vengeance à travers des personnages dont les travestissements respectifs, si à la mode au XVIIIème siècle, prolongent les ruses et les impatiences. Tout se joue ici entre Alcina, Ruggiero, Morgana, Bradamante, ce quatuor  baignant dans un environnement maléfique qui conduira, malgré tout, à l’apothéose de l’amour.

Pour évoquer ce monde sulfureux dont Alcina, reine et magicienne abandonnée à sa fureur, est le personnage central, la mise en scène très itinérante de l’anglaise Katie Mitchell, déjà invitée au Festival d’Aix, multiplie à l’excès les déplacements jusqu’à en troubler la compréhension. Une pseudo-domesticité stylée, docile  et attentive – en réalité des sbires à la solde la sorcière Alcina – n’en reste pas moins envahissante, brouillant à volonté par sa chorégraphie organisée le sens de l’action. Mais il faut  lui reconnaître des trouvailles qui illustrent les données avec autant d’humour que de réalisme : dédoublement des personnages féminins traversant des portes énigmatiques, transformation des indésirables en animaux empaillés, réminiscences cinématographiques inspirées du polar.

 

Cette mise en scène  précise son (dés)équilibre dans les décors inattendus et pertinents de Chloé Lamford, allant d’une chambre à coucher luxueuse de relais-châteaux au lit aussi encombrant qu’évocateur…  à deux  cabinets secrets de part et d’autre des murs, sorte de cavernes mystérieuses où se préparent les potions vengeresses, et, à l’étage, le laboratoire des maléfices. Cela dit, il fallait une telle mise en scène,  imaginative et parfois audacieuse,  pour propulser avec un rare bonheur cette partition d’exception. 

Le Freiburger Barockorchester sous la direction dynamique  d’Andrea Marcon a porté ces trois actes au pinacle. Miracle  des sonorités  que des instrumentistes plus que talentueux ont fait déguster avec succulence et émotion. Quant à la distribution, elle reste un admirable travail  de troupe. Des comparses aux premiers rôles, on est frappé par sa qualité et son homogénéité. Les voix issues de l’Académie d’Eté brillent autant que les solistes. Patricia Petitbon atteint ici  un sommet vocal et théâtral. Ses deux grands airs désespérés, parmi d’autres, confinent aux moments les plus intenses d’une tragédie de Racine. Très bien dirigé, Philippe Jaroussky  confirme sa plénitude vocale dans une partition souvent périlleuse. Tout aussi attachants  et  remarquables les autres interprètes dont se détache brillamment Anna Prohaska, exceptionnelle Morgana.

« Alcina » de Haendel prouve, s’il en était besoin, que les chefs d’œuvre n’ont pas d’âge.

                                                                                                          Edouard Exerjean

Prochaines représentations les 10, 12, 16,18, 20 Juillet à 19h au Grand Théâtre de Provence