Grands Concerts Aixois (2)


                                                     Grands Concerts Aixois (2)

La grande tradition symphonique russe a consacré le répertoire des XIXème et XXème siècles à travers des interprétations prestigieuses. Aujourd’hui  l’Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg – l’un de ses fleurons –  le perpétue sans négliger pour autant  les oeuvres qui ont marqué à jamais  l’apogée de l’Europe musicale de cette période si riche. Au programme de son concert à Aix,  Rimski-Korsakov, Tchaïkovski et Gustav Mahler. Du premier que l’on joue peu, l’Orchestre a fait entendre  « Suite Symphonique de la Légende de la ville invisible de Kitège », titre bien long pour une œuvre sans véritable caractère et d’une inspiration  bien académique. Du second, autrement plus passionnant,  « Francesca de Rimini » a confirmé cette pâte orchestrale si propre à ses symphonies, ses opéras et ses ballets.  Tout ici révèle un métier et une inspiration projetant le pupitre des cordes au premier plan : coups d’archet enlevés, lumineuse expressivité, lyrisme débordant  de musique. De Mahler, la 4ème Symphonie, enchanteresse avec ses thèmes populaires viennois et son mouvement lent tendrement recueilli si évocateur de certaines pages de Schumann, fait oublier le directeur contesté de l’Opéra de Vienne pour confirmer l’imposant  compositeur. Des interprétations de l’Orchestre de Saint-Pétersbourg, on retiendra avant tout l’exceptionnelle qualité des cordes qui savent ce que chanter veut dire. De leur présence nombreuse, émergent les violoncelles, magnifique contrepoint entre les violons et les contrebasses. La direction de  son chef Yuri Temirkanov, dont on ne conteste pas l’immense métier, a surpris par une battue un peu militaire, souvent économe de ces abandons  musicaux spécifiques à ce répertoire irremplaçable

Quelques jours après, l’immense pianiste Nelson Freire enthousiasmait par ses interprétations exemplaires. La Partita n°4 de Bach bénéficia d’une lecture oscillant entre clavecin et pianoforte, brisant la rigueur rythmique au bénéfice de sonorités aussi inhabituelles que cohérentes. L’opus 111 de Beethoven, sa dernière sonate, a échappé à ces approches dites métaphysiques plus révélatrices d’un blabla  faussement intellectuel  que d’une véritable réalité musicale. A la fougue symphonique du 1er mouvement succède le dépouillement de l’ Adagio ourlé de variations  s’achevant dans le dénuement le plus total. Nelson Freire a marqué de sobriété et de grandeur cette œuvre incontournable. Après huit des cocasses « Visions Fugitives » de Prokofiev choisies parmi les 21 d’origine et jouées avec autant d’entrain que d’humour, la Sonate op.58 en si mineur de Chopin terminait le programme.  On ne peut échapper à l’image du virtuose qui s’impose tout au long de ces quatre mouvements, mais, comme une autopsie du compositeur, Nelson Freire a prouvé, s’il en était besoin,  que Chopin s’est identifié au seul piano. Sa main unique, sa phtisie tenace, son exil mal vécu, ses impatiences, son rêve éveillé ont pris toute leur dimension sous les doigts du pianiste brésilien. Jamais son éblouissante  virtuosité – digitalité vertigineuse, éloquence du phrasé, précision de l’attaque, raffinement du toucher, dosage des timbres – ne prend le pas sur l’apparence et la complaisance technique.  Ses mains ramassées en deux blocs indivis, comme dit Colette, dévoilent une palette inépuisable  d’heureuses facilités exprimant un bonheur de jouer permanent. L’Intermezzo op.118 n°2 de Brahms et deux pièces de compositeurs brésiliens dont Villa-Lobos  ont tenu jusqu’au bout le public dans un constant émerveillement.

 

                                                                                                       Edouard  Exerjean             

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